Église catholique en Brabant wallon

Archidiocèse de Malines-Bruxelles (Belgique)

Église catholique en Brabant wallon

 

Devant ma mission de disciple, je ne me déroberai pas

Homélie de Mgr Jean-Luc Hudsyn pour la fête de saint Martin

Tourinnes-la-Grosse – 7 novembre 2021

Jésus voit souvent ceux que les autres ne voient pas. Dans le Temple, il voit une femme qui s’avance seule, humblement. A ses habits, sans doute, il voit qu’elle est pauvre, il voit qu’elle est en deuil. Être veuve rendait une femme pauvre encore plus pauvre. Et Jésus voit ces deux piécettes qu’elle donne à l’offrande. Elle, « elle a pris sur son indigence », dit Jésus. Elle a peu d’argent, et elle donne quand même de ce qui lui manque le plus. Et pas une piécette. Elle en donne deux…

Cela touche Jésus que de voir cela : la générosité de cette femme humble qui donne de son essentiel, qui se donne. Cela touche Jésus, sans doute parce qu’il voit en elle comme une icône de Dieu son Père : un Dieu de totale générosité, qui ne calcule pas son amour, qui ne met pas de condition pour se donner.

Un jour, Martin, ce légionnaire déjà touché par le Christ puisqu’il était catéchumène – candidat au baptême – croise un pauvre transi de froid. Sur son cheval, il ne le regarde pas de haut, avec indifférence. Il voit soudain dans ce pauvre l’image de ce Christ qu’il cherche à connaître. Lui qui cherchait à rencontrer Jésus, voilà qu’il le reconnait là, devant lui. Il se souvient de sa parole : « J’étais nu et vous m’avez vêtu »… Martin, raconte-t-on, avait déjà distribué toute sa solde aux pauvres, aussi que faire ?

J’ai vu, près de l’entrée de l’église, ce beau manteau sculpté de saint Martin offert à notre regard, à notre cœur aussi. Bien sûr… il y a cette petite question : saint Martin n’a donné que la moitié de son manteau. Dans son honnêteté consciencieuse, il sait évidemment que les légionnaires professionnels devaient payer la moitié de leur équipement. L’Etat romain leur payait l’autre moitié : une moitié du manteau n’était pas à lui ! Que faire ? Il va donc donner la part dont il est le propriétaire. Il donne ce qui est son bien, et de son glaive, il coupe son manteau rouge en deux. Alors, aurait-il mieux valu qu’on ne suspende ici qu’un demi-manteau ? Non ! Car comme la veuve dans le temple, saint Martin, à sa manière, lui aussi a tout donné. La nuit qui suit, le ciel lui fait un clin d’œil : le Christ lui apparaît en rêve, revêtu… de son manteau. Ce que tu fais au plus petit, c’est à moi que tu le fais !

Cela va travailler Martin intérieurement. Et voilà qu’il décide de se donner totalement au Seigneur : il décide de se faire moine. Et c’est un pauvre qui l’a mis sur ce chemin. C’est un pauvre, qui n’avait que ses mains vides, c’est lui qui lui a ouvert la porte d’une vie donnée à Dieu. C’est comme si au bout du compte, ce n’est pas tant Martin qui a fait un cadeau à ce pauvre. C’est ce pauvre qui a été un cadeau inattendu pour Martin. N’est-ce pas ce qu’on réalise en se faisant proche des pauvres et des humbles, en s’en faisant le prochain : on se retrouve en fait entre pauvres, mais qui s’enrichissent mutuellement.

Nous avons entendu la si belle manière dont le prophète Michée décrit ce que veut dire réussir sa vocation d’homme et de femme : « Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur espère pour toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu ».

Transformée par cette rencontre, la vie de saint Martin continue de nous inspirer. Lui, pour s’appliquer à marcher avec son Dieu, il s’est fait moine, homme de prière. A chacun sa voie, mais la vie monastique nous rappelle quelque chose à nous tous. Pour être plus humains, plus divins, il y a comme un cloître à avoir dans un coin de son cœur. Un lieu pour se retirer, pour faire silence ; et, si on est croyant, pour se mettre devant ce Dieu qui nous aime. Afin qu’il nous transforme de l’intérieur pour vraiment marcher avec lui.

Un jour, on est venu demander à saint Martin de devenir évêque. Ce n’était pas dans son plan de carrière ! Il a accepté, devenant un évêque de proximité. C’est ce qu’il avait voulu pour les communautés de moines qu’il avait fondées : des moines qui prient, mais aussi des moines proches des gens, qui aillent à leur rencontre, des moines itinérants. Dans cette période violente et troublée qui fut la sienne, il ne ménageait pas sa peine pour mettre autour de lui de la réconciliation, de la paix, prenant parfois lui-même des coups. Le prophète Michée le disait : ce qui est bien c’est de respecter le droit, le droit qui remplit sa mission quand il protège le faible, quand il fait justices aux pauvres… Ce qui est bien, dit aussi Michée, c’est d’aimer la fidélité. Je vous le disais : dans ses tournées pastorales, saint Martin a connu l’insécurité des routes, il a été menacé de mort. Mais il tint bon. Il aimait la fidélité : fidélité à Dieu, fidélité à ses diocésains, à ses frères moines, fidélité aux pauvres. Dans sa rencontre des pauvres, il ne se disait pas : c’est la fatalité ! Il savait qu’aimer c’est aussi un engagement, un combat mais avec les armes de l’Evangile. C’est pourquoi il combattait les idoles : la tyrannie de l’argent, la cruauté de la toute-puissance.

Quelle vie ! Quelle figure étonnement inspirante pour ce temps qui est le nôtre ! Un jour, dans une lettre, saint Martin écrivit cette prière – et on y entend entre les lignes le soldat qu’il a été : « C’est un long combat que nous menons, Seigneur. Mais comme tu m’enjoins de rester en faction devant ton camp, je ne me déroberai pas ». Devant ma mission de disciple, je ne me déroberai pas, je ne déserterai pas : puissions-nous tous le dire avec lui ! Amen.

+ Jean-Luc Hudsyn


Illustration dans le texte : saint Martin coupant la moitié de son manteau – © IRPA – B074694

Illustration d’entête : elle vient du site www.lieuxdenergie.fr

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