Aujourd’hui, nous sommes heureux de vous partager cet entretien réalisé avec Corinne d’Oreye-Costermans. Elle revient sur une question qui la taraude : Comment en tant qu’Église pouvons-nous rejoindre la génération Y, c’est-à-dire les jeunes adultes d’aujourd’hui ?
Cette interview a été réalisée par le Service de Communication
Corinne, peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je suis Corinne, mariée à Marc depuis 31 ans. Nous avons trois enfants, deux beaux-enfants et deux petits-enfants. Avant de devenir animatrice pastorale dans l’Unité Pastorale de Chastre en 2017, j’ai travaillé 16 ans dans un boîte d’import-export.
Qu’est-ce qui t’a poussée à étudier la théologie ?
En tant qu’animatrice pastorale, j’ai participé à la formation du CEP. Il s’agit d’une formation obligatoire pour les acteurs en pastorale. En quatre ans, nous recevons quelques bases en théologie et en étude biblique, ce qui nous aide dans notre mission pastorale sur le terrain.
Le CEP m’a passionnée bien plus que je ne l’avais pensé au départ. Tout ce que j’ai découvert de nouveau sur l’Eglise et la Bible n’ont fait qu’agrandir mon amour pour notre foi chrétienne qui est tellement riche et profonde !
La formation m’a aussi appris à prendre plus de recul, à analyser. Cela m’a aidée à faire face à des situations pastorales compliquées, à mettre les choses en perspective.
Pour en savoir plus sur le CEP, ouvert à tous.
A la fin des quatre ans du CEP, j’avais envie de plus, j’ai décidé de continuer la formation avec un Certificat en étude de Théologie Pastorale à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve. Pour compléter ce certificat, j’ai dû rendre un travail de fin de formation (TFF) en mai dernier. Il s’agissait de partir d’une situation pastorale pour élaborer l’éclairage théologique nécessaire à un bon discernement pastoral.
J’imagine que tu as choisi un sujet qui te tient à cœur !
Ouiii 😉, c’est un sujet qui travaille mon cœur et mes tripes depuis un temps certain. Dans notre UP, nous nous posons depuis des années la question de rejoindre les 20 – 50 ans. Nous voyons bien qu’ils ne se retrouvent plus dans l’Eglise.
Suite à la lecture d’un article de Sabine Roux de Bézieux, j’ai eu un déclic et ai choisi d’étudier le sujet Quelle pastorale pour la génération Y ? sous l’angle de l’expérience des entreprises. Précisons que la génération Y comprend les personnes nées entre 1980 et 1995, ces dates variant à quelques années près selon les sociologues.
Sabine Roux de Bézieux est une femme d’affaires qui travaille aussi pour l’Eglise en France. Dans une table ronde à laquelle elle a participé, elle compare l’Eglise et le monde de l’entreprise, deux mondes qui peuvent paraître si éloignés et ont en même temps des points communs.
En effet les entreprises ont plus d’expérience que l’Eglise sur l’accueil de la génération Y. Elles ont été en difficulté comme rarement lorsque cette génération a intégré le marché du travail. Elles ont donc dû s’adapter.
Sabine Roux de Bézieux fait le parallèle entre les difficultés que les entreprises ont rencontrées et l’Eglise. Elle donne ensuite une série de pistes pour l’Eglise.
Parmi les personnes qui m’ont inspirée il y a aussi Nathalie Perrot, pasteure issue de la génération Y et Emmanuelle Duez, également GenY. Emmanuelle accompagne les entreprises dans ce changement d’époque, son analyse des forces et défis que ces nouvelles générations posent est très très éclairante.
Comment vois-tu l’Eglise actuellement ?
Autour de nous, dans beaucoup de nos paroisses nous voyons une Eglise vieillissante. Avec nos lunettes de génération X (dont je fais partie, nés grosso modo entre 1960 et 1981) ou Baby-Boomers (nés entre 1945 et 1960), la tentation est grande de juger les nouvelles générations à partir de notre système de valeurs, et de considérer la génération Y comme paresseuse, refusant de s’engager, non fiable, changeante, etc.
Or, cette génération Y possède de nombreux atouts et porte la vision du monde de demain. Une de ses forces est la question du sens, des valeurs. Il s’agit d’une recherche de congruence, d’être en accord avec ses valeurs.
Le rapport à soi-même est aussi fondamentalement différent. Pour eux, c’est important de prendre du temps pour soi. La recherche d’équilibre entre vie privée et professionnelle est très importante pour eux, voire essentielle. Pour nous, les générations précédentes, faire des efforts en « prenant sur soi », mordre sur notre chique va de soi, parce que la valeur du travail est primordiale. Ce qui n’est pas forcément le cas de la génération Y. D’autres valeurs sont à l’avant-plan.
Il se trouve que la génération Y représente actuellement 75% de la population active mondiale. Ce sont eux qui sont en train de prendre le relais. Il y a donc urgence à les comprendre et à vivre une conversion profonde en tant qu’Eglise pour accueillir le monde tel qu’il est, avec ses richesses.
En t’écoutant, j’entends une grande urgence.
Depuis que j’ai travaillé sur ce sujet, je vois bien que la société, les entreprises sont au courant de ces enjeux et l’ont pris à bras-le-corps depuis une quinzaine d’années. Mais l’Eglise ? Est-ce qu’elle ne passe pas en grande partie à côté ? Les gens se plaignent de ne plus voir les jeunes dans nos églises, mais cherchent-ils à comprendre leurs besoins profonds qui sont totalement différents voire diamétralement opposés aux « nôtres » (sous-entendu les générations précédentes) ?
L’Eglise doit dans un premier temps réaliser ce qui est en train de se passer. Il s’agit de prendre conscience de ce changement d’époque. Michel Serres, philosophe, compare ce que nous sommes en train de vivre à l’effondrement majeur qui a eu lieu à la fin du Moyen Âge permettant par là-même l’émergence de la Renaissance. Nous sommes au cœur d’une époque de profonds changements. La plupart des grandes institutions sont en crise : l’enseignement, le système judiciaire, le système de santé, le système économique, le système financier, la politique, l’Eglise, etc. Face à une crise, nous pouvons soit nous décourager soit voir ce qui est en train de naître et « d’appeler » à du neuf.
Si l’Eglise ne comprend pas les paradigmes qui animent la génération Y et ce à quoi elle aspire pour faire évoluer le monde, le fossé entre les adultes du monde d’aujourd’hui et de demain et l’Eglise ne va cesser de s’agrandir.
Comprendre cette nouvelle génération et ce qui l’anime nous demande une véritable conversion intérieure, un déplacement, c’est-à-dire d’avoir le courage de remettre en question ce qui nous semble « évident » pour le laisser être éclairé par de nouvelles visions du monde et de ses priorités. Il s’agit de changer de lunettes. Au début ça nous déstabilise, on ne voit pas clair tout de suite, il faut du temps pour s’adapter à de nouvelles montures, de nouveaux verres.
Et concrètement, que proposes-tu de faire pour rejoindre la génération Y?
Il devient difficile de demander à un·e jeune adulte de s’engager dans un pôle de l’Unité Pastorale. La génération Y fonctionne en mode projet. Par contre, leur demander de s’occuper d’un projet ponctuel et précis a plus de chance de les attirer.
Cette demande doit aussi s’accompagner d’une grande autonomie dans la manière dont le projet va être mis en place. Ne surtout jamais leur dire « voilà comment on a toujours fait, fais comme ça ». Il est essentiel, de les écouter (vraiment, pas en surface), leur faire confiance, leur donner des responsabilités, tout en les aidant s’ils en ont besoin.
Pour moi, la première chose urgente que nous devons faire, c’est prendre conscience de ce changement drastique qui est à l’œuvre. C’est la condition sine qua none pour pouvoir s’ouvrir à cette nouvelle époque et nous adapter. En prendre conscience est la première étape, car on ne peut changer que ce dont on est conscient, et ensuite à chacun·e, selon son terrain, à voir comment concrétiser, en tenant compte de leurs besoins fondamentaux.
Dans le modèle d’accompagnement du changement Palo Alto, utilisé notamment par les entreprises, il y a deux types de changement :
- le niveau où l’on maintient le système tel qu’il est en changeant juste quelques éléments du système,
- et la modification du système lui-même.
Dans notre cas, il s’agit de viser un changement profond. Cela suppose d’apprendre, de revenir sur soi et de parvenir à un changement intérieur. Seule une conversion intérieure de nous-même et de notre représentation du monde va nous permettre de mettre en place ce changement profond d’époque. Le Pape François parle de conversion des processus.
Ensuite, mettons-nous à l’écoute réelle de cette génération. Demandons-lui par exemple à quoi ressemblerait l’Eglise dans laquelle elle se sentirait bien. Si, dans vos UP, vous avez ne fût-ce que 2-3 jeunes, ou jeunes couples, pourquoi ne pas les rassembler, écouter leurs idées, leurs aspirations, ce dont ils ont besoin pour se sentir encore plus « chez eux » dans l’Eglise ?
Vois-tu des signes d’Espérance dans cette situation où le changement semble mettre du temps à advenir ?
Oh, oui. Je suis pleine d’Espérance. Tout d’abord parce que le Pape François est bien conscient de la situation et ne cesse de nous exhorter à vivre cette conversion intérieure profonde, de nous-même et de nos communautés ecclésiales. Lisez pour cela l’exhortation apostolique du Pape François Christus Vivit par exemple.
Il y a aussi plusieurs lieux d’Église où les jeunes se rassemblent par centaines voire par milliers, c’est qu’ils trouvent là la nourriture dont leur cœur a besoin. C’est donc possible. Il y a aussi heureusement encore plusieurs paroisses où des jeunes s’engagent.
Et puis surtout, ce n’est pas nous qui sommes à la manœuvre. C’est l’Esprit Saint qui travaille l’Eglise et la dirige. Il nous appelle à nous détacher de nos opinions, de nos projets et nous conduit sur le chemin approprié.
Merci Corinne pour ce partage de tes réflexions !
Pour ceux qui voudraient aller plus loin, voici quelques suggestions :





