Le 24 mars dernier, les animatrices et animateurs pastoraux du Brabant wallon ont participé à une récollection sur le thème Savoir dire non, pour de vrais oui, organisée par le Service de la Formation. Une réflexion cruciale pour ne pas s’épuiser dans sa mission, ou sa vie personnelle.
Retrouvez ici un compte-rendu des interventions de l’abbé Eric Mattheeuws et de Rebecca Alsberge, déléguée épiscopale pour le Brabant wallon.
« Au commencement », l’apport de la Genèse
Après avoir souligné que notre époque souffre d’épuisement généralisé, l’abbé Eric Mattheeuws a proposé une relecture du premier chapitre du livre de la Genèse sur la Création. De manière surprenante, ce texte vieux de plusieurs millénaires, nous donne des clés fort utiles pour aujourd’hui.
Séparer, poser des limites
En effet, dans son œuvre créatrice, Dieu a commencé par séparer. En mettant des limites, Il ordonne le chaos, le tohu-bohu initial.
En délimitant le jour et la nuit, Dieu crée la temporalité. Remarquons que dans cette phrase archiconnue « Il y eut un soir, il y eut un matin, » le soir vient avant le matin. Avant de commencer une journée, il y a le repos. Une invitation à redécouvrir le bénéfice de chaque moment, à ralentir.
De même, en séparant le ciel et la terre, Dieu crée un espace qui rend possible la vie.
Se poser pour admirer
Après avoir séparé, Dieu s’emploie à créer : la nature, les animaux, les humains.
Donc l’être humain est créature et n’a donc pas à justifier son existence, sa valeur.
Cette prise de conscience peut nous aider à muscler une juste estime de nous et à mettre un terme à cette soif insatiable de reconnaissance qui peut parfois nous pousser à l’activisme.
Autre refrain qui scande ce texte fondateur : « Il vit que cela était bon » Cette phrase nous indique que Dieu prend le temps de s’arrêter, de contempler et d’admirer. Comme Dieu, prenons-nous le temps pour regarder et admirer ?
Le repos pour parfaire l’œuvre et laisser l’Esprit Saint agir
Enfin, le septième jour, Dieu met un terme à son œuvre créatrice. Il est tellement puissant, qu’il limite lui-même sa puissance. Il aurait pu continuer, mais non. Il se repose et confie à l’humain la suite du travail.
Dans la Bible, le chiffre sept indique la perfection. Donc le repos du septième jour rend parfaite l’œuvre créatrice.
Arrêter son travail, c’est être plus fort que son travail, et quoi de plus difficile ? C’est être plus fort que sa force, ce qui est la définition de la douceur de Dieu.
Paul Beauchamp dans Testament biblique et cité par Eric Mattheeuws.
Après cette plongée dans le récit de la Genèse, la journée s’est poursuivie par une intervention de Rebecca Alsberge.
Dire oui à Dieu n’est pas incompatible avec le fait de dire non
Un oui primordial
Rebecca Alsberge commence par souligner que la vie chrétienne est tout d’abord un oui à l’amour de Dieu pour nous, un acquiescement à marcher à sa suite.
L’exemple type du oui à Dieu, c’est celui de Marie à l’Annonciation. Un oui qui consent au plan de Dieu.
Mais dire oui comme Marie, ce n’est pas donné à tout le monde. Il suffit de songer à l’exemple du fils qui dit oui à son père pour aller travailler à sa vigne, et qui finalement n’y va pas (Mt 21, 30).
Mais Jésus nous encourage à ce que nos oui soit oui, et nos non, non (Mt 5, 37). Alors, comment fait-on ?
Il s’agit de prendre conscience que dire oui à quelque chose, et à fortiori à Dieu, entraîne des non. Marie, en disant oui à Dieu, renonce à d’autres chemins. Le Christ, pour être fidèle à sa mission, dit non plusieurs fois au tentateur. Renoncer nous aide à rester fidèle à nos engagements premiers.
Le carême est en cela un temps privilégié pour apprendre à dire non et gagner en fidélité à Dieu.
Mais pourquoi est-ce souvent si difficile de dire non ?
Souvent, quand c’est difficile de dire non, c’est que le choix à faire touche à nos zones de peurs, de culpabilité ou de doutes.
Rebecca Alsberge propose plusieurs pistes pour comprendre ce qui nous rend la tâche aussi difficile :
- Le besoin de reconnaissance
- Le besoin d’être aimé
- Le besoin de contrôle, de pouvoir
- Le manque de confiance dans ses capacités
- Le besoin de se sentir indispensable
- Le perfectionnisme
- La fuite pour éviter de réfléchir
- La croyance selon laquelle il faut faire, et faire beaucoup, pour exister.
Il y a aussi parfois des désirs spirituels à réajuster :
- L’urgence du Royaume, alors que Dieu a déjà sauvé le monde.
- Le désir de sainteté qui peut parfois être compris comme un besoin de perfection.
- L’envie d’être un bon samaritain, sans se rappeler que le bon samaritain demande l’aide de l’aubergiste.
- La phrase de Jésus « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie… » : se rappeler que Jésus est Dieu et que le martyr par épuisement n’est peut-être pas le plus fécond.
Jésus apprend à ses disciples à se reposer
Au chapitre 6 de l’évangile de Marc, Jésus invite les disciples de retour de mission à se reposer : « Venez à l’écart, dans un lieu désert, vous reposer. » Par cette petite phrase, Jésus indique que le repos est une décision personnelle de se mettre à l’écart. Dans le texte, la mission ne s’arrête pas, les gens continuent d’arriver et de partir. Mais Jésus indique aux disciples qu’ils doivent se reposer, manger et respecter leurs besoins vitaux.
Rebecca Alsberge souligne aussi la prière n’est pas nécessairement un repos. La prière est essentielle, certes. Mais les activités de détente et de ressourcement le sont tout autant.
Une vertu importante à développer – en plus c’est un mot rigolo – c’est l’eutrapélie. L’eutrapélie est proche de la tempérance. Elle consiste à savoir doser entre activisme et paresse.
Quelques clés pour savoir dire non
Voici quelques clés proposées par Rebecca Alsberge pour apprendre à dire non :
- Apprendre à se connaître, savoir comment nous fonctionnons, nos besoins, nos limites, nos rythmes.
- Reconnaître les signes du trop-plein
- Épuisement émotionnel : anxiété, sentiment d’être vidé, agressivité envers autrui, détachement anormal du travail, perte d’estime de soi, difficulté à mettre la to-do liste de côté.
- Épuisement physique : apparition de troubles digestifs, maux de tête, de dos, troubles de la mémoire, insomnie…
- Avec bienveillance, considérer ce qui nous empêche de dire non (voir plus haut)
- Développer l’humilité : accepter ses limites, développer une saine estime de soi, se situer avec justesse dans le plan d’amour de Dieu.
- Apprendre à recevoir : comme le dit Saint Bernard de Clairveaux, « on ne peut donner que ce qui déborde. » D’où la nécessité, à l’image de Marie au pied de Jésus, d’apprendre à remplir notre réservoir et à recevoir.
- Affiner son discernement : prendre le temps de la réflexion, vérifier les modalités : est-ce un non définitif ou un « oui, mais pas comme ça. »
- Apprendre à dire non, en refusant la pression de l’urgence, sans se justifier et si besoin, s’autoriser à changer d’avis, dans un sens ou un autre.
- Être accompagné dans sa mission. Jésus n’envoie pas ses disciples en mission seuls, mais deux par deux. Rejoindre un groupe d’intervision, de supervision. Ou demander un·e accompagnateur·trice spirituel·le.
Quelques ressources pour aller plus loin dans la réflexion
Apprendre à discerner, de P. Nikolaas Sintobin sj. Le livre est disponible à la Bibliothèque du Vicariat du Brabant wallon.
Exhortation apostolique Evangelii gaudium du Pape François sur l’annonce de l’évangile dans le monde d’aujourd’hui.
S’affirmer et dire non, Christel Petitcollin, éditions Jouvence
Articles de Pascal Ide, Le burn-out, une urgence pastorale et Le burn-out : une maladie du don ?





