En ce vendredi saint, l’Eglise nous invite à suivre Jésus sur son chemin de croix jusqu’au Golgotha. Véronique Van de Walle, de la bibliothèque du Vicariat, nous propose une lecture inspirante en ce vendredi : Le Défi de Jérusalem, par Eric-Emmanuel Schmitt.
Au fil des stations, nous découvrons le Christ de plus en plus exsangue, misérable, démuni. Il tombe une première fois mais arrive à se relever. Arrêtons-nous à présent juste après cette première chute. Nous sommes à la quatrième station, ce moment crucial où il rencontre sa mère…
Extrait du Défi de Jérusalem
« Est-ce pour en arriver là ? »
« Quatrième station : Jésus rencontre sa mère.
Ça, tu ne l’attendais pas. Tant de gens circulent ici. Pourquoi a-t-il fallu qu’à cet instant tu tournes la tête et que tu la voies, elle ? Celle que tu aimes depuis le premier jour se tient à ce carrefour, pétrifiée, les yeux démesurément ouverts. En une seconde, tu perçois son regard. Quoi ? Est-ce pour en arriver là qu’elle a donné la vie ? Cette mère peut-elle tolérer que la chair de sa chair soit déchirée par le cuir du fouet et les pointes de plomb, que son garçon saigne, sue, souffre en public ? Est-ce pour en arriver là qu’elle a œuvré durant trente ans ? Lui a-t-elle appris à marcher pour le voir trébucher sous une poutre à laquelle il sera cloué ? L’a-t-elle éduqué à se comporter dignement, à prêter confiance aux hommes pour qu’il essuie l’humiliation, reçoive des sarcasmes, des glaviots, des tortures infamantes ? Est-ce pour en arriver là qu’elle a veillé des nuits tandis qu’il frissonnait de fièvre, qu’elle l’a couvert de couches de laine en hiver, qu’elle l’a soigné sitôt qu’il se blessait les mains avec les outils dans l’atelier de son père ? Lui a-t-elle enseigné à peigner ses cheveux, les lui a-t-elle coupés jusqu’à ces derniers mois à seule fin qu’on lui plante une couronne d’épines sur le crâne ? Est-ce pour en arriver là qu’elle a balayé les critiques face à ceux qui se moquaient d’elle, de son amour trop fier ? Dans le but que tout soit défait, bafoué, saccagé ? Que son aîné, son fils chéri, son grand homme soit réduit à cette épave ? […]
Alors Jésus serre les dents et se détourne, sinon il succomberait à la honte. Lui qui a continûment exalté l’amour, il doit remiser le plus beau de tous, celui qu’il voue à sa mère. Il se coupe d’elle, la chasse de ses pensées, continue seul son chemin. Durant quelques mètres, il réussit même à allonger ses foulées : échapper à Marie, feindre de ne pas l’avoir remarquée. Pourtant, en son for intérieur, coincé, emprisonné dans la mission héroïque dont l’adulte se juge investi, demeure un petit enfant qui crie, qui pleure, qui voudrait rassurer sa mère.
Ta peau cuit. Tu titubes. Tes épaules suintent. Tes yeux secs brûlent malgré les gouttes de sueur ensanglantée qui ravagent ta face. Ton cœur, surtout, bat trop fort, trop vite, un tambour qui sonne le glas, toujours plus fort, toujours plus vite. Tu t’étales sur les pavés.
Cette fois, tu le devines, tu ne te relèveras pas. Ni pour fuir ta mère ni pour rejoindre ton Père. Aucune force. Tu ne peux plus prendre part à ce qui t’arrive. […] Personne ne t’aide. »
Cet extrait est tiré du livre Le défi de Jérusalem de Eric-Emmanuel Schmitt (Ed. Albin Michel, Paris, 2023, pp.139-142).
Quelques mots sur l’auteur
Eric-Emmanuel Schmitt n’est plus à présenter car c’est l’un des écrivains et dramaturges francophones les plus lus et joués de par le monde.
Après La nuit de feu en 2015 où il décrivait son expérience mystique dans le désert du Hoggar, il nous raconte ici son voyage en Terre sainte, en septembre 2022, un an avant que n’éclate la guerre israélo-palestinienne qui sévit encore aujourd’hui.
Arrivé au terme de son pèlerinage à Jérusalem, l’auteur expérimente dans sa chair le mystère de l’incarnation et de la résurrection. D’intellectuelle, sa foi devient charnelle.
A l’heure où « la Terre sainte pleure ses pèlerins » [dixit le journal Dimanche du 10 mars 2024], puissions-nous, comme nous y invite E.-E. Schmitt dans ce très beau livre de conversion, vivre cette semaine sainte au tréfonds de notre être.
Puissions-nous nous laisser toucher et retourner par l’Amour du Christ qui se donne encore aujourd’hui dans tous ces lieux où sévissent la guerre, la famine, l’exclusion, …
Je vous invite aussi à venir emprunter ce livre, ainsi que La nuit de feu ou les romans philosophiques du même auteur à la Bibliothèque du Vicariat.
Joyeuse fête de Pâques à toutes et à tous ! Attention, la Bibliothèque ferme du 1er au 15 avril ; EXCEPTES les mercredis 3 et 10 avril où elle reste ouverte de 13 heures à 15h30.
En attendant de passer, vous pouvez retrouver tous les conseils de lecture de Véronique ici.
Ou d’autres encore grâce à RCF!
La bibliothécaire








