La « démarche de progrès » et l’exercice de l’autorité par les prêtres

Le 30 janvier 2020, Catherine Chevalier et l'abbé André Sarota présentaient cet exposé permettant aux participants à la formation interdiocésaine à l'UCLouvain de mieux connaître cette formule d'accompagnement des prêtres dans leur mission quotidienne.

Introduction (Catherine Chevalier)

En quoi l’expérience de la « Démarche de progrès » vous a-t-elle aidé dans l’exercice de l’autorité en Église ? Voilà la question autour de laquelle nous avons échangé, André, Alfred – participants du 1e groupe de la DP lancée en mars 2016 au Brabant wallon – et moi, coordinatrice de ce projet.

La démarche de progrès a été initiée en France par un consultant soucieux d’humaniser le monde de l’entreprise et qui a souhaité mettre ses compétences au service de Église. Elle offre aux prêtres qui y participent – sur base volontaire – un cadre pour s’accompagner mutuellement dans l’exercice de leur ministère. Elle alterne des temps de travail en groupe d’une douzaine de prêtres et des temps en « triade » de trois prêtres. Le groupe est accompagné par une personne experte en matière d’écoute et d’animation de groupe, et une personne référente sur le plan pastoral (ce qui a été ma situation pour le Brabant wallon). Au fil de la démarche, les participants sont outillés pour s’accompagner mutuellement dans l’analyse des situations pastorales et discerner sur la manière de mieux assumer leur mission.
Je donne maintenant la parole à Andrzej Sarota, puis je parlerai au nom d’Alfred Malanda qui ne peut être des nôtres aujourd’hui, à son grand regret.

Andrzej Sarota

Je suis prêtre d’origine polonaise, au service de l’Eglise du diocèse Malines-Bruxelles depuis 22 ans. Actuellement, je suis curé à Tubize, dans la Paroisse du Christ Ressuscité et responsable de l’Unité pastorale de Tubize.

J’ai participé à la démarche de progrès et ce, dès le début dans le Brabant wallon, au printemps 2016. Nous avons déjà été fort touchés durant les 2 sessions de 2 jours où nous avons découvert la méthodologie de cette démarche. Au début nous nous demandions : à quoi bon ces outils du monde des entreprises, du coaching, GROW, SMART, analyse transactionnelle, triangle de Karpman, etc. Mais j’ai vite été convaincu de l’importance de ces moyens pour s’écouter mieux soi-même et écouter les autres, analyser des situations pastorales et chercher à mieux atteindre ses objectifs.

Paradoxalement nous avons d’abord découvert la joie de suivre cette formation entre prêtres et nous avons pu plonger dans l’amitié sacerdotale. C’est incontestablement le premier grand fruit de cette démarche vu que notre presbyterium du Brabant wallon est très multiculturel et multinational. L’effet de cette formation est devenu bien vite visible lors de nos rencontres entre prêtres. La fraternité sacerdotale est devenue beaucoup plus palpable.

Les bons fruits ne s’arrêtent pas là. Le deuxième fruit, c’est la méthodologie. Les sessions initiales et nos rencontres en triade nous ont aidé à prendre conscience de l’importance d’améliorer notre écoute, de savoir poser de bonnes questions et d’avoir une méthode. Avoir une structure et quelques outils, cela aide vraiment à analyser les situations pastorales, à accompagner des confrères et à nous laisser accompagner.

Se rencontrer et déposer nos joies et nos échecs est déjà un bon pas dans la vie fraternelle mais souvent, mais ce n’est pas encore suffisant pour pouvoir avancer ou aider les confrères. L’échange fraternel dans les triades devient ainsi plus ecclésial car il va au-delà d’un simple encouragement : nous mettons nos expériences ensemble, et cela devient davantage un discernement et un accompagnement.
On a besoin d’encouragement : ça manque dans la vie des prêtres. On est souvent fragilisé. Ce n’est pas un secret : les prêtres sont souvent exposés à des situations tendues. Nous vivons aussi une époque de grands changements tant dans le monde que dans l’église. En Brabant wallon, nous vivons depuis quelques années l’institution des unités pastorales, un renouveau de la catéchèse, la réorganisation des doyennés, et beaucoup d’autres changements. Les défis ne diminuent pas. Par contre les moyens n’augmentent pas, au contraire.

Dans les relations pastorales, il faut être presque psychologue pour pouvoir gérer des situations relationnelles complexes. Personnellement je n’ai pas hésité à m’adresser à un psy pour mieux relire mes émotions et mon implication dans certaines situations. Le prêtre est appelé à gérer de multiples équipes, ce à quoi nous ne sommes pas préparés. Les rencontres de la démarche de progrès m’ont plusieurs fois aidé à prendre une saine distance à l’égard de situations complexes et à les gérer beaucoup mieux. La bonne volonté, la fine connaissance de la théologie ou le bon cœur n’arrangent pas tout. En tout cas pour moi la démarche de progrès et les confrères par leur écoute et leur parole stimulante m’ont aidé à me libérer de mon côté un peu naïf dans les relations avec mes collaborateurs. C’est bon de se donner comme prêtre… mais pas de se laisser croquer ! D’accord de « mordre sur sa chique » mais pas au prix de pertes pour les autres paroissiens, collaborateurs, etc.

Il nous manque en pastorale des méthodes adaptées à la situation actuelle. On a parfois peur de méthodes parce qu’elles nous obligent à quitter notre individualisme et à vivre un changement. Il est temps – en citant de l’évangile du dimanche passé – que nous quittions nos Nazareth pour nous déplacer à Capharnaüm !

A ces deux fruits – fraternité, méthodologie – j’ajouterais un troisième, déjà évoqué mais je veux y revenir : l’accompagnement mutuel. C’est un bon complément de l’accompagnement spirituel et de la confession car il porte sur le contexte pastoral et se vit avec les confrères. Ecouter les autres et les accompagner, cela enrichit et élargit notre manière de regarder des situations semblables dans notre propre vie.

Le danger de l’activisme ou le manque de distance ou tout simplement de repos ne facilitent pas l’exercice de l’autorité de prêtre. Mais il y a aussi le danger d’immobilisme, quand rien ne nous fait plus bouger et avancer. Ou alors, la tendance à s’enfermer dans une sorte de tour doctrinale, cultuelle… Nos rencontres qui sont à la fois formatives et fraternelles, nous aident à prendre une bonne distance par rapport aux situations vécues pour pouvoir mieux discerner et agir. Je pense que cet outil est un bon remède aux différentes « maladies » qui menacent les prêtres.
Ces dernières années, deux paraboles de Jésus m’inspirent beaucoup : la tour inachevée et le gérant astucieux. La tour de notre pastorale n’est jamais achevée et notre ministère de prêtre non plus. Aujourd’hui c’est encore plus flagrant. S’arrêter, réfléchir, prier, s’écouter, s’accompagner, se donner des moyens et apprendre : tout ce que propose la démarche de progrès, c’est plus que souhaitable !

Alfred Malanda

Alfred est un prêtre originaire du Congo-Brazzaville, en Belgique depuis 18 ans, actuellement doyen de Perwez et prêtre à Malèves-Sainte-Marie, Sainte-Marie et Wastines et membre du service de communication du Vicariat du Brabant wallon. Je parle en son nom.

"Pour moi, la démarche de progrès a été une main tendue, une bouée de sauvetage dans mon insertion pastorale ici en Belgique. Même si elle a commencé récemment. Venant d’Afrique, d’une Église où l’autorité du curé est renforcée par la culture locale où la notion de « chef » ne se discute pas – il décide de tout, on lui obéit, le ministère du curé a tendance à emprunter ce chemin. Même le ou les vicaires sont sous les ordres du curé.

Ce n’est donc pas simple de se situer quand on arrive dans un contexte marqué par la sécularisation et qui vit en réaction à une certaine overdose ecclésiale. On est perdu, contraint-forcé de s’adapter, « c’est l’Église d’ici »… La « bouée de sauvetage » que m’a apporté la démarche de progrès, ça a été de m’offrir un cadre d’analyse et de compréhension de moi-même et du cadre pastoral, face à ce déficit de reconnaissance de notre mission. Cela m’a permis de mieux approfondir l’ecclésiologie de Vatican 2 et la théologie des ministères. Le curé ne peut pas faire Église tout seul, le prêtre reçoit une place spécifique au milieu du Peuple de Dieu. Il s’agit de se comprendre comme curé, responsable de communauté, dans une dynamique qui fait place aux autres.

Qu’est-ce qui m’a aidé dans la démarche de Progrès ? D’abord les outils psycho-relationnels reçus pour une meilleure compréhension de moi-même avec mes pauvretés, mes fragilités, mes richesses, pour une meilleure compréhension des autres, une meilleure compréhension de ma mission. Et puis l’expérience de la triade se présente comme un lieu où j’ai pu déposer mon fardeau, être écouté, être appelé à expliciter la situation. Cet échange m’a offert un autre regard sur la situation qui permet d’ébaucher des pistes de solutions, co-construites avec les confrères. Avec ces outils méthodologiques, j’ai appris à faire face à des nouvelles situations, à poser un autre regard, à avoir une autre écoute. J’ai aussi appris à co-construire, et à renoncer à décider tout seul, à ne pas faire des passages en force, même si parfois cela coûte.

Grâce à la démarche de progrès, une communauté, une fraternité s’est créée. Il y a là pour moi un enjeu essentiel pour l’exercice de l’autorité. Parce que l’essentiel n’est-il pas, en paroisse ou ailleurs, de créer une fraternité, d’essayer d’être un frère, de devenir une Église plus relationnelle et communionelle ?"

D’où la demande d’Alfred à la fin de notre échange : Dans la vie de tous les jours, y compris au cœur des conflits, je voudrais dire qu’on ne met pas assez l’accent sur le fait que le prêtre est avant tout un frère, à accueillir, et à porter ; c’est d’abord un frère à aimer, il n’est pas parfait. Aidez-le.

Catherine Chevalier

Je prends maintenant la parole en mon nom pour reprendre quelques points-clés évoqués par Alfred et André. En quoi ont-ils été aidés, eux et leurs confrères, par la « Démarche de progrès », dans l’exercice de l’autorité en Église ?

• D’abord grâce aux liens de fraternité, profonds, qu’ils ont pu nouer avec d’autres prêtres ; il ne s’agit pas seulement d’un soutien affectif qui sort de la solitude, même si ce l’est aussi, et c’est important. C’est faire l’expérience qu’on n’est pas prêtre tout seul sur son île, mais au cœur d’un presbyterium qui porte et qui soutient.

• André et Alfred ont l’un et l’autre insisté sur le cadre d’analyse, la méthode. Acquérir des outils pour mieux se comprendre, mieux comprendre les autres et les situations pastorales. Des moyens qui permettent de prendre distance et de cultiver le discernement face à la complexité des situations pastorales. C’est d’autant plus important dans le « changement d’époque » que nous vivons (pape François).

• L’un comme l’autre ont souligné l’importance de l’écoute et du regard de leurs confrères sur les difficultés rencontrées. On élargit son regard grâce au regard des autres. La bienveillance des confrères permet d’accueillir ses fragilités personnelles et de progresser. Cet échange qui permet de co-construire des solutions est aussi un apprentissage pour co-construire avec d’autres, apprendre à ne pas décider seul.

• André a évoqué le danger de l’immobilisme : parce que le soutien qualifié des confrères donne aussi du courage pour oser affronter ses peurs et de l’audace pour affronter ces temps nouveaux… en faisant du neuf ! Les confrères peuvent autoriser au changement.

• J’ai trouvé très intéressante la finale de notre échange : et si la clé du nouveau modèle d’exercice de l’autorité, c’était la fraternité ? En quoi mes décisions construisent-elles une Église fraternelle ?

Je terminerai sur un mot plus personnel. Ce que j’ai découvert dans l’accompagnement de la démarche de progrès… c’est le potentiel extraordinaire du charisme de l’ordination. J’ai vécu l’expérience de toucher une terre sacrée. Or tout ce qui est précieux est fragile. Pour accompagner les prêtres dans l’exercice de l’autorité, je crois que l’institution ecclésiale a la responsabilité d’offrir des espaces d’accompagnement, et tout particulièrement en ce moment de changement de modèle dans l’exercice de l’autorité. Il importe donc d’offrir un cadre sécurisé pour permettre ce qu’Alfred et André ont évoqué : s’exposer dans sa vulnérabilité, dans son enthousiasme. Le premier ingrédient de ce cadre, c’est la bienveillance, sans laquelle il n’y a pas de progrès possible. Et puis il faut outiller… pour permettre de prendre distance et de progresser. Parce que la tour est inachevée et qu’il s’agit d’être astucieux !

Une session de la démarche de progrès commence en mars 2020 : les prêtres intéressés par cette démarche peuvent prendre connaissance des détails dans l’article publié sur le site Nourrir ma foi

Session 2020 de la démarche de progrès

 

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