Le malade et le temps

Ces jours-ci, je prends conscience de l’aggravation de ma maladie. Le moral s’en ressent.
J’éprouve de la difficulté à assumer convenablement le temps qui passe. Tantôt l’avenir très
difficile qui m’attend se présente à mon esprit, et c’est l’angoisse. Tantôt la nostalgie de
l’époque où j’étais en bonne santé m’assaille, et c’est la tentation du découragement. Il m’est
difficile de rester ancré dans le présent. Aussi ai-je l’idée d’aller relire ce que j’ai écrit, il y a
trois ans, sur la façon dont le malade vit son rapport au temps1. Vais-je être encore en accord
avec ces propos, ou le temps aura-t-il précisément fait émerger une nouvelle vision ? Voici ce
que j’exprimais alors :
« Une des capacités les plus essentielles de la personne est de pouvoir faire des projets, de
percevoir son avenir comme lieu possible de la création d’une histoire qui soit neuve tout en
restant cohérente avec les acquis et les choix du passé. Pour qui est en bonne santé, la
temporalité apparaît comme le milieu naturel dans lequel pourra se déployer une fécondité
que l’on espère de plus en plus grande. Or voici que la prise de connaissance du diagnostic
d’une maladie grave tombe comme un éclair dans ce paysage serein, brisant en quelques
minutes la belle assurance du sujet, marquant l’avenir d’une énorme précarité, introduisant un
sentiment de fragilité considérable. Le malade est comme médusé, sidéré par la révélation de
son mal. Le présent se fait soudain si violent qu’il en occulte momentanément le passé et
oblitère les capacités d’ouvrir un avenir neuf par le déploiement du désir. C’est le début d’une
manière profondément nouvelle d’investir la temporalité. Le malade est ainsi conduit à mieux
saisir ce que suggère la langue française en utilisant un même mot pour désigner et le temps
chronométrique et le temps atmosphérique : on ne connaît pas la valeur du temps (de la
temporalité), et du coup ce qu’il en est de la vérité de son être personnel, tant qu’on n’a pas
traversé certaines intempéries de la vie.
« Après cette phase de sidération, le malade va devoir réapprendre à désirer de façon neuve.
C’est que, dans son illusion, au sortir de cette période tumultueuse, il s’imaginait qu’il allait
pouvoir à nouveau gérer son avenir comme il le faisait jusqu’alors, laissant derrière lui comme
un mauvais cauchemar les premiers instants d’angoisse .Mais il lui faut vite déchanter : il n’a
plus les forces d’autrefois ; il ne peut plus compter de façon ferme sur les bonnes réactions de
son corps qui faisaient sa sécurité de base ; il est parfois pris dans les engrenages des examens
médicaux et des soins qui prennent du temps, beaucoup de temps ; les coups de fatigue, voire
la douleur, le saisissent, qui l’obligent à remettre à plus tard des activités par lesquelles il se
réalisait ; pire encore, il lui arrive de faire faux bond quand on comptait sur lui ; voici même
que, pour les choses complexes, les proches ne font plus appel à lui… Bref, le temps n’est plus
fiable. Le malade le maîtrise mal, et souvent de plus en plus mal. C’est l’ homme comme
projet - si belle définition des philosophes ! - qui est touché en son être même .
« Bien sûr, si le malade a un minimum de sagesse, et a fortiori s’il a fréquenté les auteurs
spirituels, il sait bien qu’une vie authentiquement humaine est faite d’une dialectique de don et
d’abandon, de maîtrise et de dé maîtrise. Mais tout cela, il le sait jusqu’ici de façon
relativement intellectuelle. Et voici que la maladie le lui enseigne de façon existentielle jusque
dans les profondeurs de sa chair. Oui, il lui faut apprendre à lâcher prise, à ne plus maîtriser le
temps. Pourtant il se surprend à s’enfermer encore dans la nostalgie des moments heureux d’un
passé plein de santé, ou à l’ inverse à se projeter stupidement dans un avenir radieux, alors
qu’une réaction douloureuse de son corps lui rappellera, dans la minute suivante, combien cela
est vain. Et même quand la leçon de la maladie commence à porter ses fruits, cette nécessité
de lâcher prise, il la perçoit certes comme une voie nécessaire, mais en fait il n’y croit pas
vraiment encore. Ce n’est que lorsqu’il aura expérimenté la vacuité de l’ acharnement à faire
comme s’il n’ était pas malade qu’ alors soudain il comprend. Lourd moment de crise, de
traversée du désert, mais moment on ne peut plus fécond, car moment de reconnaissance du
réel, moment d ’ humilité où l’ on bâtit enfin sur le sol 2 fragile mais authentique de la
personnalité telle qu’ elle est vraiment.
« Reviennent alors à l’ esprit du malade chrétien toute une série d’affirmations bibliques,
explicites ou non, quine lui parlaient pas autrefois comme elles le font main-tenant. Dieu est
un Dieu de l’histoire, et d’une histoire qui n’ a rien de merveilleux, tant elle est un mélange
d’idolâtrie et d’actions de grâces, de tueries et de solidarité avec le pauvre, d’esclavage et de
libération. Bien plus, cette histoire culmine dans la kénose (Ph 2,6-11), c’est-à-dire dans la
démaîtrise totale de l’homme Jésus qui crie sur une croix son sentiment d’abandon. Et c’est
dans cette histoire pleine de failles et de fragilités, où les projets libérateurs du Sauveur
semblent s’être soldés par un échec retentissant, que la puissance discrète de la Résurrection
fait son chemin, transformant "la pierre rejetée des bâtisseurs en pierre angulaire", remodelant
la pierre fissurée qu’est Simon en un roc solide sur lequel se bâtit l’Église, faisant de Saül,
persécuteur sûr de lui, un disciple plein d’humilité. Le malade faisant le va-et-vient entre son
expérience du devoir lâcher prise et cette méditation de l’Écriture comprend mieux alors qu’ il
n’ est de vraie fécondité que celle qui s’inscrit dans cette logique de la fécondité même de
Dieu. Une logique selon laquelle la puissance ne supprime pas la faiblesse, mais se déploie en
elle (2 Co 12, 9). Il se sent prêt désormais à dire avec beaucoup plus de vérité : "Père, je
remets ma vie entre tes mains." Expérience fondamentale ! Son lien de filiation adoptive à
Dieu, que la maladie a fait entrer en profonde crise, se trouve renforcé parce que purifié de
certaines attaches idolâtriques.
« Cependant, le déni des conséquences de la maladie emprunte parfois une stratégie fort
subtile : à peine le malade a-t-il compris tout cela qu’il s’imagine l’avoir intégré une fois pour
toutes. Ce faisant, il oublie à nouveau la complexité du temps. Lui qui s’imaginait être
radicalement transformé devra accepter de se battre encore et encore avec la tentation
renaissante de ne pas accepter le réel. Il devra faire l’expérience que comprendre la logique de
la fécondité de Dieu exige un lent et incessant travail au fur et à mesure que les effets de
l’accroc de santé se déploient. Tant et si bien que le malade, s’il est lucide, ne pourra jamais se
prendre pour un héros, ou un grand sage, ou encore un saint ! Mais un tel constat est
précisément source de fécondité, parce que cela le fait communier de l’ intérieur à la condition
humaine commune. La vraie fécondité n’est-elle pas celle qui surgit d’un compagnonnage
authentique avec le prochain ? »
A la relecture, ces propos me paraissent toujours justes. Curieusement, j’avais tellement oublié
leur contenu précis que je les reçois comme des conseils venant d’un ami ! Conseils que je
trouve fort difficiles à mettre en oeuvre !


1 Xavier Thévenot, « La maladie, chemin de fécondité ? », dans Christus, n° 159, Juillet 1993, p. 303-309.

2 Humilité vient du mot latin humus = sol


 

Eglise catholique de Belgique
Vicariat de Brabant wallon
chaussée de Bruxelles, 67
B-1300 Wavre
0032 (0)10 : 235 . 260

Secrétariat du vicariat
Eva Calatayud Saorin
0032 (0)10 / 235.273