« Celui qui veut sauver sa vie la perdra… » - sept 2015 à Ophain-BSI

Homélie du 15 septembre 2015 à l'occasion de la procession du Saint-Sang à Ophain Bois-seigneur-Isaac

Voilà une phrase du Seigneur plutôt abrupte ! Traduisons-la autrement sans lui enlever son tranchant : « celui qui veut préserver sa vie et la protéger en la gardant pour lui, au bout du compte, celui-là perd sa vie, celui-là passe à côté de ce qu’est une vraie vie… »

C’est ce que Pierre veut faire avec Jésus, il veut le protéger de lui-même ; il voudrait que lui soit épargné, tout ce dont Jésus vient de parler : souffrir, être rejeté, mourir… Mais en dessous de cela, Pierre veut aussi quand même se protéger lui-même : il n’a pas trop envie d’être le disciple d’un messie qui pourrait connaître les outrages et les crachats, même si c’est ce qu’avait entrevu lucidement le prophète Isaïe… Et il y a des jours, où nous sommes ainsi : où comme Pierre, nous nous mettons sur la défensive, nous ne voulons pas être affectés, dérangés par les autres, par la vie, les événements, ou par la Parole de Dieu. Alors nous nous protégeons, nous évitons ce qui dans la relation pourrait nous faire souffrir. Comme l’évoque S. Jacques, nous trouvons le moyen - même avec de bonnes paroles - de nous débarrasser de celui qui est dans le besoin : « Va en paix, et surtout rentre chez toi !... » -

Or, pour Jésus, vivre, vraiment vivre, ce n’est pas se défendre, se protéger, se préserver de l’autre. C’est tout le contraire : pour lui, vivre c’est risquer la rencontre, c’est se faire vulnérable à l’autre, c’est se laisser toucher, c’est se laisser affecter par la vie des autres. Jésus, l’Évangile nous le montre infiniment sensible et réceptif à tout ce qu’il voit, à tous ceux qu’il voit : il s’arrête devant la douleur de cette veuve qui a perdu son fils ; il fait bon accueil au centurion de l’armée occupante et dont le fils est malade ; il est touché par la Syro-phénicienne qui réclame sa guérison ; il pleure devant l’émotion des proches de son ami Lazare. C’est comme s’il ne pouvait pas ne pas être peiné de ce qui nous peine : et il continue de souffrir avec ceux qui souffrent ; il continue d’être blessé à travers ceux qu’on blesse.

Et ce qui inspire cette attitude du Christ, c’est son extrême sensibilité à Celui qu’il appelle : « Son père et notre Père », ce Dieu miséricordieux dont il parle dans ses Béatitudes. Jésus vit à fond ce que disait Isaïe : « Le Seigneur Dieu m’a ouvert l’oreille et je ne me suis pas dérobé ». Et c’est cela que Jésus veut apprendre à Pierre : « quand tu te dérobes pour protéger ta vie, alors tu n’es pas à l’écoute de ce Dieu qui est totalement amour et totalement miséricorde. Et Jésus va dire à Pierre, ce que Pierre n’a pas vraiment envie d’entendre. Jésus va lui faire comprendre qu’aimer le Père et aimer les autres à sa manière, cela passe aussi par ces réalités qui s’appellent : souffrir, être éprouvé, donner sa vie, prendre sa croix, passer par la mort… Dieu ne vient pas nous éviter cela. Mais le Christ nous demande de le croire : à travers cela, un passage est ouvert vers la vraie vie et il demeure avec nous pour vivre cette traversée, en faire un chemin de résurrection. Qu’il soit clair que Jésus ne fait pas ici l’éloge de la souffrance et de l’épreuve comme si elles avaient une valeur en soi. Il ne dit pas que Dieu lui aurait préparé un destin de douleur qu’il doit traverser pour mériter de ressusciter… Il dit tout autre chose.

Pour Jésus, l’amour partagé, la rencontre de l’autre, la profondeur de la relation, c’est cela « vivre ». Quand nous vivons cela, il y a déjà quelque chose de la « vie éternelle » que nous vivons, et qui s’épanouira dans une plénitude qui dépasse ce que nous pouvons imaginer.

Mais ce que Jésus veut dire à ses disciples : c’est que l’amour vrai, la fidélité, la rencontre de l’autre vécue en vérité ont aussi un jour ou l’autre, une face douloureuse. Si on veut suivre Jésus dans sa façon d’aimer, alors il nous faut consentir aussi à ce que la vie et l’amour peuvent comporter comme part de renoncement, parfois de larmes, de souffrance, d’épreuve. Aimer, c’est aussi mourir à soi-même, à certaines de ses évidences, à certains de nos projets bien établis. Aimer dans la vérité et avec justice, c’est susciter parfois l’hostilité, le rejet, c’est parfois risquer sa vie. Aimer c’est participer un jour ou l’autre à certains renoncements. Être fidèle à Dieu c’est parfois crucifiant. Et être fidèle à l’autre, c’est parfois se sentir trahi, blessé. L’amour peut coûter cher ! Et Jésus sait bien qu’à de tels moments nous pouvons être tentés de dire : ici, j’arrête…

Jésus sait bien que se vit alors en nous un combat : il y a cette part de nous-mêmes qui veut se garder, se préserver, se protéger, se sauver en se fermant à Dieu, en se dérobant à l’autre. Mais il y a en nous notre ‘moi profond’ où demeure en nous l’Esprit-Saint, cette part de nous-mêmes qui veut aimer en se donnant, qui veut faire vivre l’autre, et le faire naître à lui-même. Nous le voyons bien ce combat face à l’ampleur de cette arrivée de réfugiés à nos portes : ce n’est pas si facile de répondre à la question de Jésus : « Et pour vous qui suis-je ? » nous sentons les résistances autour de nous - et sans doute aussi en nous - à répondre : « Mais tu l’as dit, Seigneur, tu es du côté de celui qui est en souffrance ! ».

C’est à notre moi profond de disciple que Jésus vient parler maintenant. Il sait que faire place à Dieu, faire place à l’autre, faire face aux éprouvés est parfois… éprouvant. Devant nos combats intérieurs, devant les renoncements nécessaires, devant les choix que l’amour et l’accueil nous demandent, il vient ce matin nous soutenir, nous nourrir et nous redire ce qui était pour lui la clé de sa propre vie : si tu veux sauver ta vie, sois avec moi le serviteur aimant de la vie des autres.

+ Jean-Luc Hudsyn


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